La culture anti-démocratique de l’Etat et de ses représentants

Cet été l’affaire Benalla, du nom du coordinateur des services chargés de la sécurité du Président Macron, a défrayé la chronique. Simple faits divers pour le pouvoir (“monté en épingle” selon le député LREM Vincent Bru), cette affaire met en lumière une constante dans l’usage de la violence par l’Etat français. Il ne s’agit pas d’un dérapage de quelques individus abusant de leur autorité. Des agissements des “voltigeurs” en 1986 alors que le sulfureux Charles Pasqua était ministre de l’Intérieur à l’affaire Benalla, nous avons affaire à une entreprise d’intimidation généralisée de toute constestation sociale. Une entreprise méticuleusement conduite par l’institution policière et bordée, à l’occasion, par la justice.

Lorsque le pouvoir n’est pas en disposition ou ne souhaite pas apporter de réponse politique à des revendications portées par une opposition politique enracinée dans un territoire, il ne lui reste plus qu’à la décrédibiliser et la déstabiliser. Par la peur, en faisant passer l’envie à qui veut s’engager dans une lutte collective. Et en la criminalisant, pour éviter tout risque de contagion.

Pour ceux et celles qui avons été temoins ou acteurs du conflit politique au Pays Basque dans la phase précédente, les pratiques du pouvoir qui consistent à intimider systématiquement par la violence institutionnelle l’opposition politique ne nous sont pas étrangères. Je dirais même que nous avons fini par nous habituer jusqu’au point de les considérer comme ordinaire.

Pendant de longues décennies c’est le credo de l’antiterrorisme qui a fourni au pouvoir les justifications nécessaires à la poursuite de son travail de sape au Pays Basque. L’antiterrorisme est devenu le prisme par lequel le gouvernement a agi au Pays Basque.

C’est ainsi que l’Etat et ses relais locaux ont progressivement construit et profilé l’image de l’ennemi intérieur. En utilisant le terme “terrorisme” pour qualifier les idées portées par certains collectifs, le pouvoir a pensé pouvoir criminaliser toutes les formes d’actions politiques et sociales disposant d’une véritable épaisseur politique. L’obsession du pouvoir a été de ficher, et mettre à la marge ceux et celles qui s’organisaient pour construire un autre horizon au Pays Basque. Tous les moyens ont été déployés pour surveiller les personnes qui ont agi dans ces luttes collectives : écoutes illégales, installation de système de vidéosurveillance, installation de balises GPS sous les véhicules des militants, surveillance de l’entourage et des fréquentations de chaque militant. Cette obsession du pouvoir a eu pour corollaire un fichage systématique d’une frange importante de la population.

On aurait pu croire que la nouvelle phase politique ouverte au Pays Basque avec la fin de la lutte armée mettrait progressivement fin à ces pratiques du pouvoir. Bien mal nous en a pris ! C’est méconnaître la nature même de l’Etat.

Malgré la disparition de la lutte armée, aujourd’hui encore, c’est les services de l’antiterrorisme qui ont à leur charge le suivi de la situation politique au Pays Basque Nord. Dans les rapports mensuels rédigés par l’Unité Centrale de la lutte antiterroriste de Pau (UCLAT) et destinés au ministère de l’Intérieur, la vie politique du Pays Basque nord est scrutée à la loupe (voir l’ouvrage dirigé par Iñaki Egaña et publié par Mediabask, Le désarmement, la voie basque). Des déclarations des élus locaux ayant trait à la résolution du conflit, à l’évolution institutionnelle du territoire, tout est analysé au peigne fin. Que des policiers affectés à la lutte antiterroriste s’attribuent ainsi la compétence d’entrer dans le délicat travail de l’écriture et de l’analyse politique d’un territoire ne peut nous laisser indifférent. Les moyens qui continuent à être alloués à ces activités devraient attirer notre attention.

Aujourd’hui encore, des personnes qui mènent une existence politique et agissent dans des luttes et des projets collectifs au Pays Basque continuent à être dans le collimateur du pouvoir. Les filatures, les écoutes téléphoniques et les interventions des messageries électroniques jusqu’au point de perturber nos activités professionnelles se poursuivent en toute illégalité. Rien d’étonnant pour un pouvoir qui nous considère comme les ennemis de l’Etat.

Pour ma part, je souhaite dénoncer des pratiques d’intimidation et d’intrusion dans nos vies privées. Que les agents de la Gendarmerie aient reçu des ordres pour réaliser des rondes régulières autour de notre domicile familial afin de relever les plaques d’immatriculation des amis et des gens que nous fréquentons est ridicule. Il semblerait que nous soyons nombreux à subir de telles pratiques. Mais qu’en plus, ils se permettent d’appeler des personnes qui interviennent dans notre domicile familial afin de leur soutirer des renseignements sur notre mode de vie, les gens que nous accueillons, notre entourage social, etc… cela me paraît inacceptable. Cette atteinte à la vie privée via l’appel à la délation nous rappelle des pratiques nauséabondes des heures les plus obscures de l’histoire de France… Qui plus est, le ressort politique de ces agissements est plus qu’évident à partir du moment où les ordres émanent directement du cabinet du Préfet des Pyrénées- Atlantiques, Gilbert Payet.

Il a bon dos le Préfet lorsqu’il déclare qu’ “au Pays Basque, le débat démocratique est parfois insuffisamment mené”, et qu’il faudrait “que le libre arbitre soit plus défendu” (Sud-Ouest du 2 juin 2018). Dans l’immédiat, c’est ces procédés qui consistent à intimider des militants politiques qui relèvent d’une culture anti-démocratique intrinsèque à la nature de l’Etat en France, et aux fonctionnements de ses représentants.

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